14 Jan La décroissance : l’autre modèle économique

La course au Produit Intérieur Brut (PIB) est-elle devenue un obstacle à notre survie ? Lors de sa conférence du 16 décembre 2025, la journaliste Juliette Duquesne a dressé un bilan sans concession : notre modèle de croissance actuel épuise les ressources de la planète et creuse les inégalités. Pourtant, des alternatives existent pour sortir de cette impasse : l’adoption de nouveaux modèles économiques empreints de sobriété et de résilience territoriale.
L’illusion de la croissance infinie dans un monde fini
Le dogme de la croissance économique se heurte aujourd’hui à des limites physiques infranchissables. Depuis 1945, l’augmentation du PIB mondial s’est accompagnée d’une dégradation sans précédent de notre environnement. Nul besoin de consulter des études pour constater que les oiseaux ont disparu de nos champs (-60 %). Et cet effondrement de la biodiversité n’est que la face visible d’un épuisement généralisé des ressources.
Plus inquiétant encore, la croissance verte ressemble à un mirage technologique. Comment croire aujourd’hui que l’on peut à la fois maintenir la croissance du PIB et réduire les impacts environnementaux négatifs de manière significative ? Car l’innovation, certes utile, est systématiquement rattrapée par l’effet rebond : cela signifie que chaque gain d’efficacité énergétique est annulé par une augmentation de la consommation globale. De plus, la décarbonation par le numérique et les énergies renouvelables déplace le problème vers une extraction minière massive de métaux (lithium, cuivre, cobalt). Sur le plan social, le bilan est tout aussi désastreux : les 1 % les plus riches émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que la moitié la plus pauvre de l’humanité, ce qui prouve que la richesse ne ruisselle pas, elle s’accumule.
« Pour organiser la décroissance,
il faut d’abord prendre des mesures écologiques »
(Juliette Duquesne)

Juliette DUQUESNE
Autrice, conférencière et journaliste indépendante, Juliette Duquesne s’est spécialisée dans les enjeux écologiques. Son dernier ouvrage Autonomes et solidaires pour le vivant est paru en avril 2025 aux éditions Le Bord de l’eau. Elle est également à l’origine de la collection Carnets d’alerte, créée avec Pierre Rabhi aux Presses du Châtelet, ainsi que du site carnetsdalerte.fr. De 2004 à 2015, Juliette Duquesne a été rédactrice pour les journaux télévisés de TF1.
Sortir de l’injonction du PIB en suivant de nouveaux indicateurs
Mais pourquoi restons-nous attachés au PIB alors qu’il masque les enjeux essentiels ? Juliette Duquesne rappelle que cet indicateur ignore le capital immatériel (savoir-faire, liens sociaux…) et ne comptabilise pas les dégradations environnementales comme des pertes. Pire, les catastrophes écologiques font grimper le PIB à cause des dépenses de réparation engendrées.
Il est donc urgent, selon la conférencière, d’adopter de nouveaux indicateurs, tels que l’Indice de Santé Sociale, l’Indice de Qualité Écologique ou le Bonheur National Brut. Ces outils révèlent une réalité tout autre : des régions économiquement moins « riches » d’après le PIB affichent souvent une meilleure santé sociale et une plus grande résilience écologique. Pour que ces indicateurs soient pertinents, ils doivent être coconstruits démocratiquement avec les citoyens, afin de refléter leurs besoins réels et ne pas reposer exclusivement sur des critères financiers.


Indice de santé sociale : évalue la qualité de vie d’un territoire par l’analyse de critères tels que le surendettement, l’adhésion associative, la précarité de l’emploi et la fréquence des liens de voisinage.
Indice de qualité écologique : évalue les territoires sur une échelle de 1 à 10 en tenant compte de la préservation de la biodiversité, de la qualité de l’eau et de l’air, de la santé des sols et de l’empreinte carbone.
Bonheur National Brut : mesure la prospérité à travers neuf domaines (santé, éducation, résilience culturelle, bonne gouvernance et bien-être psychologique) en intégrant des seuils de suffisance.
Organiser la décroissance au sein des territoires
Pour contrer le risque d’une récession subie et brutale, Juliette Duquesne propose d’organiser la décroissance, plutôt que de la subir, et de tendre vers plus de sobriété. Cela ne signifie pas vivre moins bien, mais vivre autrement. Il est donc nécessaire de changer nos comportements pour réduire notre consommation d’énergie. En réduisant la consommation énergétique de 26 %, on pourrait aboutir à un scénario viable d’ici 2050.
Mais comment cette transformation peut-elle s’opérer concrètement ? La conférencière propose des pistes fondées sur la résilience territoriale qui repose sur des initiatives locales et une implication démocratique.
Elle préconise d’une part de privilégier l’emploi local et le lien social sur le profit pur. Autrement dit, il s’agit de favoriser la coopération plutôt que la concurrence entre les entreprises.
Elle préconise d’autre part de recréer des filières entières au sein d’un territoire, de la production à la vente, pour réduire les coûts environnementaux. Il vaut mieux en effet favoriser des modèles autonomes et solidaires ancrés localement, plutôt que des chaînes logistiques mondiales tendues.
Elle préconise également de redonner du pouvoir aux habitants dans la prise de décision. Car les changements fonctionnent lorsqu’ils sont codécidés avec les habitants, qui retrouvent ainsi dignité et reconnaissance.
Trois exemples concrets de résilience territoriale
Au cours de la conférence, Juliette Duquesne a présenté différentes initiatives qui montrent qu’il est tout à fait possible d’adopter un nouveau modèle économique, plus respectueux du vivant et de l’être humain. En voici trois exemples : le premier initié par une ville, le second par une grande entreprise et le troisième par les habitants.

Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) : l’écologie participative pour sortir la ville de la pauvreté
Au lieu de percevoir le passé minier comme dégradant, la mairie de cette commune du Nord de la France a valorisé les terrils, désormais inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Chaque décision liée à la transition écologique est prise à 50 % par la mairie et à 50 % par les habitants. La ville a également installé des panneaux solaires sur le toit de l’église et a atteint plus de 20 % de production d’énergie renouvelable. Cette démarche a permis aux habitants de retrouver de la dignité et une reconnaissance, malgré un contexte de chômage important.

Le Groupe Archer (Drôme) : la relocalisation et la diversification pour stabiliser un territoire
Le groupe a relocalisé la fabrication de chaussures dans la Drôme, un secteur qui avait presque totalement disparu il y a 30 ans. Plutôt que de viser le marché du luxe, l’entreprise a misé sur l’artisanat et les circuits courts. L’objectif premier est la création d’emplois et la sauvegarde de l’âme du territoire plutôt que la simple rentabilité financière. Le groupe emploie aujourd’hui plus de 2 000 salariés (dont une partie en insertion) grâce au choix qu’il a fait de multiplier ses activités sur un même bassin de vie au lieu de se spécialiser à outrance.

La Carline (Drôme) : la coopération pour sécuriser l’accès à une alimentation de qualité
La Carline est une petite structure exemplaire. Née d’une initiative citoyenne, cette coopérative rentable compte 15 salariés. Elle vend des produits majoritairement bio fournis par des agriculteurs locaux et a même acheté des terres pour aider ces derniers à s’installer. Plutôt que de chercher à s’agrandir indéfiniment, la coopérative préfère aider d’autres projets similaires à voir le jour ailleurs.
Reprendre le pouvoir sur notre avenir
Le message de Juliette Duquesne nous invite à changer notre regard : organiser la décroissance ne signifie pas renoncer au progrès. Il s’agit avant tout de rechercher une nouvelle forme de prospérité, plus humaine, plus durable et plus égalitaire. Opter pour la sobriété ne veut pas dire se priver, mais reconquérir notre souveraineté et améliorer notre qualité de vie.
Cependant, se détacher du culte de la croissance constitue un vrai défi pour notre société. Mais cela ne tient qu’à nous (citoyens, économistes, entreprises, élus…) d’engager des initiatives locales et soutenables, et de les transformer en un modèle global.